
Prenons
une carte routière et un compas ! Plaçons la pointe sur la cité des
palmiers et choisissons l'écartement correspondant à un rayon modeste
de 40 kilomètres! Le cercle ainsi tracé passe très au large de St-Cyr-les-Lecques,la
Sainte-Baume, Brignoles, Le Luc, Grimaud et Cavalaire. Pour moitié marin,
il englobe l'archipel des Stoechades, c'est-à-dire Porquerolles, Port-Cros
et le Levant, ainsi que les presqu'îles de Giens et de Saint-Mandrier.
A l'intérieur de cette circonférence, la diversité des paysages terrestres
et sous-marins, de même que celle des biocénoses qui les animent, est
tout simplement époustouflante. Il y a là matière à acquérir une conscience
écologique, à la fois approfondie et de portée universelle, que peu
d'autres territoires de même superficie pourraient offrir, pas plus
en France qu' ailleurs dans le monde.
Imaginons un instant ce disque virtuel de
5000 km2 - dont 2600 km2 sont hors d'eau comme une scène de théâtre
vide de ses acteurs ! En somme plantons le décor!
Nous sommes dans la zone méditerranéenne,
connue pour ses hivers doux, ses étés chauds et secs, avec quelques
mois d'aridité éprouvante.
Mais la moitié gauche du disque est sous l'influence du golfe du Lion
et de la vallée du Rhône, la moitié droite sous celle du golfe de Gênes.
Le mistral desséchant et le vent d'ouest dominent d'un côté, le vent
d'est humide de l'autre. Ainsi s'expliquent des précipitations très
inégales aux environs d'Hyères : 600 à 700 mm par an en moyenne au Mont
des Oiseaux, sur le territoire de Carqueiranne, 900 à 1000 mm à Camp
Long, dans les Maures, entre La Londe et Puget-ville. Quatorze km séparent
ces deux lieux à vol d'oiseau et le volume d'eau déversée du ciel augmente
de moitié !
Au dédoublement climatique du sud
du Var s'ajoute une dualité géologique, aboutissement d'une longue histoire,
riche en rebondissements majeurs. Le résultat en est la juxtaposition
de terrains très anciens et siliceux, donc acides (phyllades, micaschistes,
gneiss, granite) et de terrains plus récents et calcaires ou dolomitiques,
donc alcalins. Les premiers sont représentés principalement par le cap
Sicié, les hauts de la presqu'île de Giens, les îles d'Hyères, le Fenouillet,
les Maurettes et les Maures, autant de miettes du vieux continent tyrrhénien
effondré, dont la Corse et la Sardaigne faisaient également partie.
Les seconds sont illustrés notamment par les collines du nord de Toulon
(Coudon, Faron, Mont-Caumes, Croupatier et Gros-Cerveau), la Sainte-Baume...
Ces derniers massifs, allongés d'est en ouest, appartiennent à la chaîne
pyrénéo-provençale, elle aussi interrompue par un effondrement. Les
monts calcaires sont situés en gros à l'ouest des monts cristallins
et la perméabilité des matériaux qui les constituent s'ajoute à l'évaporation
intense que produit le mistral, en aggravant l'aridité de la saison
estivale.
Enfin l'aspect purement topographique
de la géographie locale porte une grande part de responsabilité dans
la diversité organisée des peuplements qu'il nous est donné d'observer.
Partons du niveau zéro! La ligne de rivage serpente de la baie de La
Ciotat au cap Lardier, laissant alterner des côtes rocheuses escarpées,
telles les falaises d'Escampobariou à Giens, et des plages sableuses
étendues, comme celle qui court sur 11 km de la Pinède à l'Argentière.
Elle découpe des presqu'îles, isole des eaux dans les terres (étang
des Pesquiers entre autres) et des terres dans les eaux (îles d'Hyères).
A peine en retrait de la côte, le paysage devient montagneux : presque
en bord de mer, le Mont-Caumes dépasse l'altitude 800 m! Depuis ce belvédère,
l'aire toulonnaise se développe sous le regard comme une carte de géographie.
Les Maures ont des reliefs émoussés par l'usure, avec un sursaut de
780 m à Notre-Dame-des-anges. Par contre les collines calcaires s'élèvent
jusqu'à près de 1150 m à la Sainte-Baume. Elles sont bordées de falaises
à pic et leur sens d'allongement détermine un fort contraste microclimatique
entre les ubacs frais et les adrets arides. Sous la mer, la rade d'Hyères
apparaît comme un vaste plateau deltaïque, au relief monotone, dont
la profondeur n'excède guère 50 m. Mais il existe aussi des fosses qui
dépassent la cote -2000 m au large de Toulon.
La topographie, la géologie, le
climat, combinent leurs effets discriminants en produisant une gamme
incomparable de formations végétales bien caractérisées. Dans un rayon
de 40 km autour d'Hyères, on rencontre ainsi des :
- forêts de résineux : pinèdes de pin d'Alep,
de pin maritime ou de pin pignon
- forêts de feuillus à feuilles persistantes : chênaies
de chêne vert ou de chêne-liège .
- forêts de feuillus caducifoliés : hêtraie
de la Sainte-Baume, chênaie à chêne pubescent ;
- formations d'arbrisseaux et sous-arbrisseaux :
maquis, garrigues, enganes ;
- prairies et des pelouses dont le fleuron est l'herbier
de posidonie ;
- peuplements cryptogamiques, telles les diverses
associations d'algues marines ;
- déserts, c'est-à-dire des peuplements sans
végétation visible, mais dans lesquels la vie est néanmoins présente,
voire abondante comme c'est le cas sur les fonds sableux de La Capte.
Je proposerai au lecteur motivé
l'exploration de quelques-uns des peuplements que les environs d'Hyères
offrent à notre curiosité. Mais il convient de préciser d'entrée de
jeu, en toute humilité, que l'expérience accumulée au cours du temps
- privilège des hommes vieillissants - doit presque tout à l'apport
des autres. Les maîtres, parents et amis, les auteurs que je n'ai pas
eu le privilège de connaître personnellement, qui ont solidairement
nourri mes connaissances et ma réflexion, sont si nombreux qu'il n'est
pas possible de les citer sans en oublier fort injustement. Mais ils
seront toujours présents, comme en filigrane, dans les textes que je
signerai, émanation d'une observation et d'une mémoire collectives que
d'autres relaieront.
J'éviterai si possible l'enlisement
dans la profusion des formes animales et végétales, dans la terminologie
scientifique barbare, dans le labyrinthe des classifications zoologique
et botanique ; de même l'égarement dans le patchwork quasi indéchiffrable
de peuplements végétaux confusément imbriqués, du fait de l'activité
humaine principalement. Le décryptage méthodique de situations complexes
fait toujours apparaître, au second degré, des tendances à la fois très
fortes et très simples. Cependant l'ordre naturel ne réside pas dans
le dessin géométrique des jardins de Versailles mais, par exemple, dans
les moutonnements confus du maquis dont les divers arbrisseaux présentent
de remarquables adaptations convergentes. Si l'on en est d'accord, alors
le "voyage initiatique" peut commencer !
Pierre
VIGNES